L’Association Entr’Actifs
a été invitée par Martin Hirsh à participer à un atelier
Lors du Grenelle de l’Insertion et des Rencontres de l’Expérimentation Sociales
les 23 et 24 novembre 2007 à Grenoble

Un membre de notre association a porté notre voix sur le débat
« Accompagnement : Comment éviter la frustration ? »
Extrait de la prise de parole
Bonjour à tous,
Permettez-moi de me présenter brièvement. Je me nomme Claude Camandone. Il y a une dizaine d’années, j’étais cadre supérieur. Cependant, suite à un conflit avec la direction de mon entreprise, j’ai perdu mon emploi et suis devenu allocataire du RMI. RMI dont je ne bénéficie plus depuis un an, étant arrivé à l’âge de la retraite.
Aujourd’hui, c’est en tant que membre de l’association « Entr’actifs » que je m’adresse à vous. Cette association a été créée il y a un peu plus d’un an par des RMIstes dont je faisais partie, et par des formateurs professionnels bénévoles. Aussi, je voudrais remercier Martin Hirsch d’avoir offert l’opportunité à la toute jeune association que nous constituons mes camarades et moi, d’intervenir dans cet atelier et de faire part de notre point de vue sur la question posée.
Désirant nous montrer dignes de cette invitation, nous avons pris au sérieux l’exercice qui nous était proposé, et durant les deux jours dont nous disposions, les membres de l’association se sont réunis pour réfléchir ensemble à l’élaboration de ce texte dont je ne suis que la voix.
« Accompagnement : comment éviter la frustration ? » Telle était la question. Autant vous le dire tout de suite, nous n’avons pas élaboré une série de propositions, nous n’avons pas recherché à vous proposer des solutions clés en main. Et pour cause ! Aussi bizarre que ça puisse paraître, nous ne nous sommes pas reconnus dans les termes de la question. Pour être plus précis, le terme de « frustration » n’évoquait rien aux membres RMIstes de l’association. Ça ne leur parlait pas. Ils n’y ont pas reconnu leur vécu, leur ressenti. Ce n’était pas le terme approprié.
Les mots qui nous sont d’emblée venus aux lèvres, ce sont des mots comme « souffrance », « désarroi », « déchéance », ou encore « colère », pour ceux qui en sont encore capables, pour ceux qui ont encore assez d’énergie et de force en eux pour éprouver un sentiment de colère.
Pour l’anecdote : Joël, membre RMIste d’Entr’actifs depuis à peu près un mois, ne se reconnaissait tellement pas dans ce terme de « frustration » qu’il est allé en chercher la définition dans le dictionnaire, et qu’il l’a envoyée par SMS à Elisabeth, une ancienne formatrice professionnelle, qui est la présidente de notre association. Selon le LAROUSSE, la frustration, c’est un « état de tension psychologique engendré par un obstacle venant s’interposer entre un sujet et un but valorisé positivement par lui ».
Grâce à cette définition, nous avons pu comprendre, non seulement pourquoi les membres RMIstes d’Entr’actifs ne se reconnaissaient pas dans ce mot, mais aussi pourquoi, à l’inverse, pour les formateurs professionnels bénévoles membres de l’association, ce terme de « frustration » traduisait si bien leur état d’esprit.
Dans le cadre de leur travail, les formateurs professionnels ont pour mission, pour « but », si on reprend le terme de la définition, de mettre ou de re-mettre à l’emploi les allocataires qu’ils accompagnent. Cependant, entre ces formateurs et ce but qu’ils valorisent, ce but que les institutions auxquelles ils appartiennent valorisent, il y a un obstacle qui vient s’interposer, un obstacle de taille. Et cet obstacle, c’est la réalité quotidienne de la vie d’individus pour lesquels la mise à l’emploi n’a même plus de sens. Aussi, vous comprendrez bien qu’un terme comme « frustration » ne peut faire sens que pour ces formateurs professionnels, qui se rendent bien compte de l’absurdité qu’il peut y avoir par exemple à parler de mise à l’emploi à quelqu’un qui dort dans sa voiture ou qui vit dans un garage.
L’idée, au final, est toute simple. Comment pourrait-on être frustré en n’atteignant pas quelque chose qui ne fait très vite même plus sens dans nos vies ? Lorsque règne le désarroi, il n’y a plus ni désir, ni envie, ni projet, ni but, et donc pas de frustration. L’emploi ne peut être un but puisque nous sommes tout simplement devenus incapables d’avoir un but. Relégués à tous points de vue aux marges d’une société où les individus ne sont que par ce qu’ils possèdent, c’est l’indignité et la honte qui nous hantent. Petit à petit, nous nous retrouvons déchus de notre citoyenneté, et nous nous retrouvons dans l’incapacité de redevenir des individus autonomes.
Pris dans l’écheveau des démarches administratives auxquelles nous devons nous soumettre, nous ne sommes même plus maîtres de notre temps. Propulsé dans le parcours de l’insertion qui ne tarde pas à se transformer en labyrinthe, notre personnalité et notre individualité sont mises à mal par cette suite sans fin de rendez-vous administratifs, dans lesquels nous ne sommes plus définis que par la distance qui nous sépare de ce but qui n’est déjà plus le nôtre depuis longtemps, à savoir : l’emploi.
Il n’est pas question de bannir de manière définitive le retour à l’emploi de nos perspectives, il est juste question d’inventer les conditions qui pourraient nous permettre d’avoir de nouveau des perspectives, quelles qu’elles soient, aussi modestes soient-elles.
A ce propos, j’aimerais terminer cette intervention par une autre anecdote. A la fin de notre réunion de travail, Joël, toujours lui, nous remit un petit texte qu’il avait rédigé durant notre discussion, un petit texte que j’aimerais vous lire :
Après la pluie, le beau temps
Après l’hiver, le printemps
Le vide affectif est l’ultime étape de la déchéance.
Un bourgeon d’espérance est né dans la création d’Entr’actifs
où nous nous retrouvons entre fracassés de la vie,
pour développer une idée de solidarité et d’amour.
Nous espérons donner ainsi une nouvelle dimension plus spirituelle que matérielle
à notre existence.
Merci de votre attention.